Style Ivy League et style italien

Drôle de sujet et drôle d’attelage ! Pourquoi donc vouloir accoler deux styles si explicitement antagonistes, l’un éminemment codifié (c’est le style Ivy League), malgré son postulat de base, la décontraction, l’autre hostile à toute définition, à tout code ? L’un servant originellement à séparer « ceux qui en sont » de « ceux qui n’en sont pas » (l’élite sociale), l’autre permettant à quiconque d’en être (l’élite de l’élégance et du charme) ? S’agirait-il seulement de les réunir pour mieux les opposer ? Oui et non. A la base de ces deux conceptions du chic obéissant à des logiques très différentes, s’affirme une volonté presque commune, celle de s’approprier le vêtement, et l’idée que la nonchalance doit faire l’objet d’un soin attentif sans pour autant trahir un travail ennuyeux. Loin de moins de moi le projet d’assimiler le style easy, le cool, dirait-on aujourd’hui, à la sprezzatura (dont les historiens nous diront peut-être un jour pourquoi et quand elle s’est trouvée réduite à la sphère de l’habillement). Pour autant, il n’est peut-être pas inopportun de nous pencher sur le style Ivy (et sur son « fils rebelle », paraît-il, le style preppy), afin de mieux comprendre l’assimilation discrète et sélective qu’en ont faite au fil du temps les Italiens, toujours soucieux d’exprimer leur propre style idiosyncrasique.

Le style Ivy League : un peu d’histoire

Le style Ivy League renvoie au dress code commun aux étudiants d’un groupe d’universités de la côte Nord-Est des Etats-Unis, au nombre de huit, parmi les plus anciennes et les plus prestigieuses du monde : l’université Harvard à Cambridge, l’université Columbia à New York, l’université de Princeton à Princeton, l’université Yale à New Haven, l’université Cornell à Ithaca, l’université Brown à Providence, l’université de Pennsylvanie à Philadelphie, sans oublier Dartmouth College à Hanover. La particularité de ces universités est d’avoir été fondées avant la Déclaration d’Indépendance et de représenter, en quelque sorte, l’excellence de la nation américaine. Le mot Ivy (« lierre » en anglais) fait référence au lierre qui pousse sur les bâtiments de style néogothique de ces universités.

Au début des années 1920, les étudiants WASP (White Anglo-Saxon Protestant) de Princeton, Yale et Harvard décident d’inventer un style vestimentaire leur permettant tout à la fois de se reconnaître entre eux et de signifier au reste du monde la facilité et la décontraction attachées à leur mode de vie. Parce qu’ils ont grandi afin de devenir des champions, le sport est leur influence principale. Très vite, ils se mettent à combiner des pièces classiques issues de leurs uniformes avec les emblèmes et les couleurs des clubs auxquels ils appartiennent. Parmi ces signes distinctifs, signalons, au-delà des écussons, la célèbre varsity letter, récompense accordée aux meilleurs joueurs de chaque équipe, et que nous connaissons à travers les Letterman sweaters, pulls ou cardigans, ne serait-ce que pour avoir vu Retour vers le futur ou American Graffiti. Aux côtés de pièces classiques introduites au début du XXe siècle par J. Press, drapier installé sur le campus des universités de Yale et de Harvard, et par Brooks Brothers, la plus ancienne marque de vêtements américaine, fondée en 1818 par le père des frères Brooks, apparaissent ainsi des éléments neufs, des chaussures, empruntées au golf ou au tennis, des manteaux comme le polo coat ou le Chesterfield, mais aussi des matières privilégiées comme la flanelle, le madras ou le Seersucker. Le consumérisme, ici, n’a pas sa place, ou plutôt, il l’a, mais filtré par la tradition. Le style de l’impétrant Ivy sera d’autant mieux accueilli en effet qu’il témoignera d’une pratique ancienne des usages. Pas question donc d’arborer des habits neufs. De même que les universités de la League doivent leur prestige à leur ancienneté (et à leurs liens symboliques avec le Vieux Continent), les jeunes gens candidats à l’intégration manifesteront d’autant plus d’aisance et de nonchalance qu’ils sauront faire valoir le caractère installé de la famille dont ils sont issus en portant certaines pièces un brin fatiguées, ou témoignant en tout cas d’un passé ancien.

Style Ivy League : les Letterman sweaters

Le style preppy : un peu d’histoire, encore

Le style preppy, tout le monde le connaît, même sans s’en douter, car tout le monde le pratique. C’est une émanation « jeune » et flamboyante du style Ivy League. Le premier à en avoir compris le désir au sein de la société américaine (et l’opportunité commerciale) est Ralph Lauren. Un coup de génie pour cet autodidacte ayant grandi très loin des universités huppées de Nouvelle-Angleterre (il avait fait ses classes chez Brooks Brothers, ce qui n’est pas mal non plus). Tout au long des années 1960, le style Ivy avait commencé à se réinventer. Des personnalités de premier plan y étaient pour beaucoup, et notamment ce sénateur démocrate si jeune, si prometteur, qui avait fait son entrée à la Maison-Blanche en 1961 avant de disparaître dans des circonstances aussi troubles que tragiques. JFK passait ses loisirs dans les endroits les plus huppés du Massachusetts (Hyannis Port, Martha’s Vineyard), portait des pantalons de golf roses, des lunettes en écaille, et surtout, surtout, il avait fait Harvard.

En 1970, un autre ancien étudiant de Harvard, Erich Segal, alors scénariste du film Love Story, invente le terme preppy, abréviation de preparatory schools (désignant les écoles privées préparant aux universités de la Ivy League) pour décrire le mode de vie facile et insouciant, mélange d’ambition et de style, d’arrogance et de bonnes manières, de cool aussi, des étudiants de la Ivy League. Un peu plus tôt, Ralph Lauren a dévoilé sa première collection pour homme. Les polos que l’on connaît ne vont pas tarder à suivre. Ralph Lauren a compris la possibilité d’une démocratisation sans précédent du style Ivy League nouvelle formule : désormais, il est prêt à vendre, non seulement des vêtements, mais un mode de vie, une part de rêve. Dans son sillage apparaissent bientôt de nouvelles marques : Tommy Hilfiger et J. Crew, entre autres. D’une certaine manière, la boucle est bouclée quand, en 1980, Lisa Birnbach publie The Official preppy Handbook, un (anti-)guide pour aspirants au grand monde qui va connaître un succès inespéré. Tout le monde veut connaître les bons plans des preppys, leurs marques, leurs habitudes. Tout le monde veut les imiter.

style preppy

Alors qu’il paraissait voué au déclin, le style preppy revient en force depuis quelques années grâce au succès de séries télévisées comme Mad Men. Le néo-preppy, comme le surnomment les journalistes, est un style preppy globalisé, encore plus jeune, encore plus insouciant. Dans le même temps, le style Ivy League gagne en noblesse, avec la réédition d’ouvrages devenus introuvables comme Take Ivy, des Japonais Shosuke Ishizu, Toshiyuki Kurosu, Hajime Hasegawa et Teruyoshi Hayashida, compilation de photos d’époque. La nostalgie bat son plein.

20 basiques du style Ivy League et du style preppy :

Le style Ivy League est éminemment codifié. Non seulement comptent les éléments constitutifs du vestiaire, mais aussi les marques qui produisent ces vêtements. A ce petit jeu, la maison Brooks Brothers s’affirme comme le fournisseur historique des étudiants de l’Ivy. Il en existe cependant d’autres, moins connues chez nous mais tout aussi respectées de l’autre côté de l’Atlantique.

La Oxford Cloth Button-Down shirt

C’est la base. Découverte par John E. Brooks à l’occasion d’un match de polo en Angleterre, la Oxford Cloth Button-Down shirt (en français, chemise Oxford à col boutonné) est lancée par Brooks Brothers en 1896. Comme son nom l’indique, il s’agit d’une chemise en Oxford, un tissu classique, robuste et typé sport. Plébiscitée par les tennismen américains au cours des années 1920 (avant qu’un célèbre crocodile ne fasse son apparition sur les courts), elle doit une partie de son succès ultérieur à deux hommes : John Fitzgerald Kennedy et Gianni Agnelli, qui en firent une utilisation très différente.

Le costume de flanelle grise

Autre classique dont il convient de dire quelques mots : le costume en flanelle, gris ou bleu marine, qui cadre parfaitement avec le classicisme de mise dans les universités de la Ivy League. A noter qu’à partir des années 1930, la flanelle peut être portée toute l’année. Elle décline peu à peu sur les campus une vingtaine d’années plus tard, au profit notamment des pantalons chinos.

Ci-dessous, une flanelle italienne produite par le drapier Vitale Barberis Canonico.

flanelle Vitale Barberis Canonico

Le sack suit

C’est l’une des pièces-phares du style Ivy League, abandonnée par la suite au profit de vêtements plus souples et moins résistants. En 1901, Brooks Brothers présente son premier sack suit, inspiré d’une veste de travail française datant des années 1840 et rapidement adoptée par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. La veste, de coupe large, se distingue par son épaule naturelle, trois boutons (de fait, la boutonnière du dernier bouton est dissimulée dans la naissance du revers) et une fente dans le dos pour une plus grande liberté de mouvement. Quant au pantalon, il est le plus souvent taille haute.

Le blazer

Alors que le blazer bleu marine croisé renvoie tout droit à la Royal Navy, le blazer droit rayé est l’apanage des clubs d’aviron, de voile et de cricket. Le blazer droit uni peut être bleu… ou vert bouteille, comme le modèle qu’en propose Brooks Brothers. On le porte avec un pantalon de flanelle grise, un chino ou un pantalon de velours côtelé. L’ajout d’un blason est, sinon conseillé, toujours possible. Pour se faire une idée de ce qu’est un blazer Ivy League, direction une boutique J. Press – une référence en la matière.

La repp tie

Héritière des regimental ties (cravates militaires qui permettaient de reconnaître le régiment d’appartenance des officiers), on connaissait déjà la cravate club, directement importée d’Angleterre. Les étudiants la portaient à Eton College, à Cambridge ou à Oxford. En 1902, Brooks Brothers eut l’idée d’inverser le sens des rayures pour ne pas heurter la sensibilité des Britanniques. Résultat : les repp ties pouvaient être portées par tous, même par ceux qui n’avaient jamais mis les pieds sur les campus britanniques. Alternative preppy : les cravates à emblèmes ou ornées de motifs animaliers.

La Norfolk jacket

L’une des premières vestes sport ? La première avant l’adoption du blazer ? Pour ceux qui n’auraient plus en tête l’image de l’acteur britannique Basil Rathbone dans Sherlock Holmes (petit rafraîchissement ici), la Norfolk jacket (née en Angleterre, comme son nom l’indique, sur les terres du duc du même nom) est une veste à boutonnage haut originellement conçue pour le tir et caractérisée par des plis d’aisance dans le dos, une ceinture ou demi-ceinture à la taille et des poches à soufflet. Cependant que la Norfolk jacket adopte le tweed (Harris ou Donegal) comme tissu officiel, la ceinture et les plis tendent à disparaître. C’est également à cette époque (les années 1920) qu’elle s’impose comme veste de loisirs.

Le pantalon chino

On ne saurait faire l’impasse sur cet incontournable du style Ivy, à mi-chemin, sur l’échelle des valeurs, entre le jeans et le pantalon de flanelle. Le style preppy le réinvente dans des coloris flashy, ou pastel (spécialité de la marque Vineyard Vines), principalement le rose et le vert. Je ne peux résister ici au plaisir de citer Bernhard Roetzel qui, dans L’Eternel masculin, en relate ainsi l’origine : « A en croire la légende, c’est en 1848 que sir Harry Lumsden, alors commandant d’un régiment anglais stationné en Inde, eut l’idée géniale de faire teindre les uniformes blancs de ses hommes avec un mélange de café, de curry et de jus de mûres afin de camoufler tant bien que mal les souillures inévitables occasionnées par la poussière omniprésente. Les indigènes baptisent cette couleur du nom de « khaki » qui signifie littéralement en hindi « couleur de poussière, de terre ». Même si cette histoire est imaginaire, elle n’en reste pas moins une charmante anecdote, inévitablement citée quand on se réfère à l’histoire de ce merveilleux vêtement estival en coton. Il n’a reçu le nom de « Chino » que bien plus tard, au XXe siècle, dans des circonstances que relate une autre légende. Des pantalons en coton produits à Manchester étaient destinés à la Chine. D’avisés marchands de l’ancien Empire du Milieu les revendent alors aux Philippines qui, de 1934 à 1936, appartiennent aux USA. Les soldats qui y sont stationnés les découvrent avec ravissement, les rapportent chez eux et les nomment « Chinos » d’après leur provenance. Cette histoire n’est peut-être pas plus véridique que la précédente, mais on la retrouve (avec quelques variantes) dans diverses sources, ce qui lui confère tout de même une certaine crédibilité. »

Le pull Shetland Fair Isle

Le pull en Shetland, élément indispensable de la garde-robe Ivy, était aussi porté dans sa version jacquard typique de Fair Isle, popularisée par le duc de Windsor à l’époque où il était capitaine de l’Ancient and Royal Golf Club de Saint Andrews (rien à voir avec l’image ci-dessous) et « adaptée » plus tard par Ralph Lauren.

Style Ivy League : le Shetland Fair Isle

La chemise en madras

Autre « invention » Brooks Brothers (1902), la chemise en madras était originellement destinée aux officiers britanniques en poste en Inde. Le style preppy va étendre l’usage des tissus madras aux vestes et aux pantalons, Chipp, le tailleur préféré de JFK, se fendant même d’un étonnant mélange de tweed et de madras.

La veste en Seersucker

Réservée aux pauvres et aux lycéens snobs dans les années 1920, la veste en Seersucker était de loin la veste la plus portée par les étudiants de la Ivy League trente ans plus tard. Pour mémoire, le Seersucker est un coton à effet gaufré né en Inde offrant une bonne régulation de la chaleur, ce pour quoi il est très apprécié l’été. En 1870, Brooks Brothers avait lancé un premier costume en Seersucker, sans grand succès.

Style Ivy League : le Seersucker

L’imperméable Balmacaan

Doté d’un boutonnage simple et de manches raglan, cet imperméable ultra-classique dont le nom évoque un territoire écossais ne doit pas être confondu avec le trench-coat, dont il partage les coloris neutres (tan, principalement).

Le duffle-coat

Parce qu’il rappelle la Royal Navy et le souvenir du maréchal Montgomery autant que pour ses qualités intrinsèques de protection contre le froid et les intempéries, le duffle-coat se devait d’intégrer la panoplie des étudiants de la Ivy League. Pas question pour eux d’en modifier l’esprit. Leur duffle-coat était marine ou beige, doublé de tissu écossais et doté de brandebourgs à boutons en corne de buffle.

Le pardessus Chesterfield

C’est le manteau anglais par excellence, inventé par un comte de Chesterfield au milieu du XIXe siècle, et par conséquent un must-have. Roger Moore en portait un (croisé) dans le film Vivre et laisser mourir. L’exemple ci-dessous, lui, est 100% italien, tiré du site de la Sartoria D’Ambrosio.

Chesterfield over-coat Sartoria d'Ambrosio

Le polo coat ou manteau de polo

Grâce à l’importation du polo aux Etats-Unis, le polo coat, manteau croisé à pli creux, connut un très grand succès auprès des Ivy Leaguers dès le milieu des années 1920, avant d’être éclipsé par des pardessus plus légers et moins habillés. Brooks Brothers en donna sa version dès 1910. En poil de chameau, comme il se doit, il est généralement gris ou caramel. Une martingale a remplacé la ceinture originelle. Historique complet chez nos confrères de Gentleman’s Gazette.

La Yale shirt

Fondée en 1949, la marque Gant s’était rapidement fait remarquer des étudiants de Harvard et de Yale en essayant de concurrencer la chemise à col boutonné de Brooks Brothers. Sa Yale shirt introduisit une petite innovation pour l’époque : un passant permettant de l’accrocher facilement.

La Fun shirt

Elément tardif du style preppy, la Fun shirt a été créée par Brooks Brothers au début des années 1980 et a connu depuis un franc succès. Ceux qui seraient tentés par ce patchwork un tantinet voyant en trouveront une description détaillée ici.

Les penny loafers

La légende veut qu’un étudiant les ait rapportés d’un voyage en Norvège dans les années 1930, mais étaient-ils réellement portés par des pêcheurs ? Nul ne le sait. Introduits aux Etats-Unis par la société Spaulding, les penny loafers (premiers mocassins à barrette de coup de pied) furent popularisés par le magazine Esquire. G.H. Bass les commercialisa en 1936 (et les commercialise toujours) sous le nom de Weejuns. On les portait nu-pieds ou avec des chaussettes blanches, et on ne manquait pas d’insérer un penny sous la barrette en guise de porte-bonheur. Il en existe aussi une version cousue sur plateau. Quant aux mocassins à pompons, populaires eux aussi sur les campus, il est d’usage de se les procurer chez Alden.

Style Ivy League : penny loafers Bass

Les white bucks

En veau velours blanc (à l’origine, elles étaient en daim, d’où leur nom), les bucks sont des derbys dotés d’une semelle en caoutchouc épaisse rouge caractéristique. Seconde photo : une transposition italienne des bucks, en vente à la boutique Eleventy de Milan.

Style Ivy League : les white bucksbucks Eleventy

Les saddle shoes

Créées par Spadling en 1906, les saddle shoes étaient destinées au tennis, mais les tennismen les boudèrent, et elles firent les beaux jours des joueurs de golf. Portées le week-end par les étudiants américains, elles étaient très prisées par Frank Sinatra et par ses fans. Dans les années 1950 et 1960, les jeunes filles américaines ne pouvaient s’en passer. C’est peu de dire qu’elles ne connurent aucun succès en Europe.

Les brogues

Chaussures rustiques à bout droit ou à bout golf, les brogues se reconnaissent aux petites perforations du cuir disposées le long des coutures, qui, lorsqu’elles étaient fonctionnelles, permettaient à l’eau des marais écossais ou irlandais de s’écouler plus facilement lors de franchissements pénibles. Très prisés sur la Côte Est, ils restent aujourd’hui encore un classique indémodable.

Style Ivy League : les brogues

Italie et style Ivy

Il serait fastidieux (et inutile) de dresser ici la liste des éléments du vestiaire Ivy ayant réussi à se frayer un chemin jusqu’en Italie et à s’y faire adopter par d’authentiques élégants. Avant d’en énumérer quelques-uns, mentionnons une différence indépassable : en Italie, la marque compte pour rien au regard de la qualité de fabrication. Mieux, un vêtement sur-mesure réalisé par un tailleur talentueux dont le nom n’apparaîtrait nulle part, aurait cent fois plus de chances de plaire à un Italien tant soit peu formé que le même vêtement mal taillé, connu et désiré par tous. Autre point, l’utilisation de la couleur par les Italiens est aux antipodes de celle pratiquée par les étudiants américains et par ceux qui, dans leur sillage, ne jurent que par les polos ultra-colorés et les chinos plus ou moins coordonnés. Certes, les Italiens n’ont pas peur de la couleur (et plus on descend vers le Sud, plus il est facile de le vérifier), mais ils en font un usage plus « savant » et s’efforcent le plus souvent de ne pas dépasser certaines limites. A cet égard, il est intéressant de comparer les collections de la marque Eleventy avec celles de son illustre aîné et modèle, Ralph Lauren. Marco Baldassari a opté pour un style plus discret, presque sage : l’esprit preppy, d’accord, mais revu et corrigé par Milan.

Côté chaussures, il semble aller de soi que les bucks et autres spécialités typiquement américaines n’aient pas rencontré un franc succès au pays des cars shoes et de Miserocchi. En revanche, la marque Alden est très appréciée des Italiens, notamment pour ses mocassins en cordovan. Il faut imaginer la silhouette suivante : blazer bleu nuit (épaule napolitaine à peine marquée), chemise à rayures medium bleu foncé, cravate sept plis noire à motifs, pantalon en flanelle gris anthracite, chaussettes d’un bleu légèrement moins soutenu que celui du blazer, mocassins bordeaux en cuir de cheval. On est loin de l’association chino beige-polo-penny loafers.

Prenons un autre exemple. Le manteau de polo est très en faveur en Lombardie, beaucoup plus que chez nous. Matilde Bardelli en a fait depuis longtemps l’une de ses pièces-phares. La façon dont Lino Ieluzzi l’agrémente n’a évidemment rien à voir avec l’usage qu’en faisaient les étudiants de Harvard dans les années 1930-1940. Couleurs claires, gants beurre frais perpétuellement vissés dans la poche poitrine, derbys à double boucle, cravates en laine agrémentées d’un 7, le chiffre fétiche de Lino, même si Al Bazar dispose d’un rayon casual à faire pâlir d’envie plus d’un Ivy Leaguer patenté.

L’été, l’emprunt le plus évident fait par l’Italie au vestiaire preppy est sans doute la giacca regatta, le blazer à rayures hérité des clubs de voile. En coton léger ou en seersucker, il est le compagnon indispensable dans un pays où le port de la veste n’est pas encore devenu obsolète ; mieux, un pays qui a pour ainsi dire érigé la veste souple au rang de fondamental de l’élégance. D’ailleurs, existe-t-il un endroit au monde où l’on porte plus facilement le blazer croisé (bleu, vert, rouge, en tout cas sans doublure), même par 35° de température extérieure ? Comme on dit du côté de Rome, some things will never change.

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10 Responses to Style Ivy League et style italien

  1. Anonyme dit :

    Excellent article comme beaucoup d’autres précédemment ! J’apprécie énormément vos publications longues, instructives et documentées sans tomber dans les travers du « tout photos » et des styles parfois trop conservateurs et péremptoires d’autres blogs dédiés au beau vêtement. Bonne continuation !
    E.

  2. Excellent article, très complet !

  3. Pingback : La revue du web du mois de juin – #9 | BonneGueule

  4. Super article qui nous en apprend beaucoup sur l’histoire de l’ivy league et du style preppy !

  5. Jean Mike dit :

    Bravo ! Article très intéressant.

  6. roux dit :

    Connaitriez vous Mr Alain Kéminy qui travaillerait à Londres dans la finance ?

    Merci Beaucoup

    Marie christine Roux

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