Rubinacci

Rubinacci, le dandy tailleur

Parmi les maîtres-tailleurs établis à Naples, comment ne pas évoquer le plus célèbre d’entre eux, Rubinacci ? Les informations qui suivent sont empruntées notamment au livre de Nick Foulkes, Rubinacci and the Neapolitan tailoring, édition limitée à 1000 exemplaires, disponible dans les boutiques Rubinacci de Londres, Milan et Naples.

Rubinacci

Ville royale, capitale du royaume de Naples et des Deux-Sicile, Naples était une cité importante bien avant l’unification de l’Italie. Au cours du XIXe siècle, l’activité de tailleur y est prépondérante. Au nombre de 2400 en 1810, les tailleurs sont 3040 en 1845. Après la défaite de la branche napolitaine des Bourbons en 1858, la vie sociale à Naples se perpétue, mais sur un mode moins somptueux que par le passé. L’aristocratie reçoit des intellectuels et des artistes, la haute bourgeoisie, les membres les plus influents des corporations. L’une comme l’autre sont renommées à travers l’Europe pour leur élégance. La noblesse napolitaine s’est illustrée en mélangeant avec éclat les excentricités de la mode parisienne et la sobriété raffinée du goût anglais. Via Chiaia, via Toledo, via Medina, une clientèle internationale fréquente les boutiques les plus prisées. A cette époque, le « Victoria Rubinacci » sert au commerce de la soie des Indes à destination des tailleurs et couturiers napolitains. La fortune de son propriétaire lui permet de se rendre à Londres pour compléter ses collections. Bientôt, son fils Gennaro prendra le relais. Né en 1895, celui-ci est officier de cavalerie. Esthète, collectionneur, vaguement courtier, il fréquente les cours royales et se passionne pour le vêtement (à tel point qu’il refuse de confier à un tiers le soin de repasser ses chemises). Grâce à son sens aigu du style, on vient souvent lui demander conseil. Pour se donner un passe-temps en marge de sa collection d’antiquités, il ouvre London House en 1932, par fascination pour l’Angleterre qu’il ne connaît pas et surtout pour ses tissus : lainages, flanelles, Cheviottes, Shetlands, Saxony et tweed – des tissus épais très durs à travailler (les fers à repasser pèsent alors 12 kilos). A l’époque, il n’existe aucune ambassade de ce genre en Italie. Notons que, par souci de dignité, la maison ne porte aucun nom. D’ailleurs, non seulement Rubinacci ne saurait se définir comme un tailleur, mais il n’en possède aucune des compétences. Il sait seulement quels vêtements porter et comment les porter. Son aisance, sa confiance en soi, sa désinvolture suppléeront aisément à ses manques. A Naples, grâce à lui, naît une nouvelle forme d’élégance, informelle, aux antipodes de ce qui se fait à Londres où le beau est guindé. Parmi ses innovations, la soft jacket, veste poids plume réservée à la belle saison. London House devient très vite une sorte de club où le beau monde napolitain fait l’apprentissage des tissus anglais et d’une manière inédite de porter les vêtements (alors même que l’usage impose de changer de tenue deux à trois fois par jour).

Marquées par l’arrivée de Sorvillo, les années 1950 représentent l’âge d’or de la boutique. Les clients commandent au minimum deux fois douze costumes par an (certains jusqu’à quarante ou cinquante) et séjournent à Naples pour les essayages. Moyennant un surcoût de 20 à 30%, ils demandent à avoir l’exclusivité du service du meilleur tailleur. La clientèle est issue de la noblesse napolitaine et de la haute société américaine. A la mort de Gennaro en 1961, son fils, Mariano Rubinacci, a 18 ans (il a commencé à vendre ses premières cravates en sortant de l’école à l’âge de 13-14 ans). Alors que la famille veut fermer la boutique, il entreprend de relancer l’affaire avec l’aide des clients restés fidèles. Son premier geste consiste à se rendre en Angleterre où son père n’a jamais mis les pieds. Déjà, il se refuse à moderniser la boutique comme le font ses concurrents. Cependant, il doit se rendre à l’évidence : le prêt-à-porter est en voie de supplanter durablement le sur-mesure. En quelques années, la maison passe de 15 à 5 tailleurs. En attendant que le prêt-à-porter accuse ses limites et que l’activité première de Rubinacci revienne en faveur, il faut tenir. Mariano décide donc de devenir le distributeur exclusif de cravates Hermès, dont il écoule 2000 pièces chaque année (au détriment des cravates Rubinacci). Parallèlement, il lance une entreprise de fabrication de chemises dont il assure lui-même la diffusion auprès de revendeurs sélectionnés. 1974 voit l’ouverture de Rubinacci Japon à la demande des Japonais eux-mêmes. Mais la boutique de la via Filangieri ne saurait progresser sans Mariano, qui refuse de s’y investir plus tant que l’entreprise ne lui appartiendra pas totalement. De guerre lasse, le reste de la famille lui vend ses parts. C’est à cette époque que Vincenzo Attolini le quitte pour créer sa propre entreprise. Le nouveau maître-tailleur se nomme Antonio Panico ; il restera à ses côtés pendant vingt ans. Ensemble, ils se mettent à utiliser une gabardine de laine très fine de la maison Loro Piana, jusque-là réservée à la confection des soutanes papales, pour réaliser des sahariennes, et, bientôt, des blazers. Le chauffage central, la climatisation ont eu raison des anciens usages, et les commandes affluent à nouveau. Les costumes se vendent désormais par centaines. Quant au nombre de tailleurs, il atteint maintenant 25. Des succursales sont ouvertes à Londres, Milan, Rome, New-York, les clients n’ayant plus le loisir de séjourner à Naples comme autrefois. La cravate sept plis est créée tout exprès pour la clientèle new-yorkaise. Aujourd’hui, Mariano Rubinacci peut se vanter d’avoir sauvé et perfectionné le savoir-faire et l’excellence de l’art de la couture napolitain. Mais son plus grand bonheur, il le doit à ses enfants, Chiara et Luca, qui se sont investis à leur tour dans la maison, l’un à Milan, l’autre à Londres. Le parcours de Luca Rubinacci mériterait à lui seul un long développement. Le jeune homme entame son apprentissage chez Kilgour, French & Stanbury, puis chez le marchand de soie Mantero basé sur les rives du lac de Côme. Là, il apprend à filer et à imprimer la soie et à réaliser des cravates. C’est à lui que l’on doit l’informatisation de la prise de mesures. En 2003, il s’attaque au prêt-à-porter en créant un avant-poste à Milan. Par bien des aspects, il ressemble à son grand-père Gennaro, comme lui appréciant les associations un peu « à la limite », dandy au sens vrai du terme, ce qui n’a pas échappé à Scott Schuman. Il n’est d’ailleurs pas rare de le voir en photo, seul ou en compagnie de son père, dans les colonnes du Sartorialist. La tradition est en marche. Elle passe par une touche d’excentricité.

Rubinacci
Via Filangieri, 26
80121 Napoli
Tél. : +39 081 40 39 08
E-mail : info@marianorubinacci.com

Site : http://www.marianorubinacci.net.

RubinacciRubinacci

Merci à Luca Rubinacci de nous avoir autorisé à utiliser ces photos, ©Mattia Airoli.

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