Pour en finir avec la couleur noire

Marcello MastroianniLe costume noir : un uniforme d’un autre temps

Me demande-t-on ce qu’est l’Italie (et, par extension, le style italien), je réponds : « C’est la couleur ». Vous voulez apprendre à vous habiller ? Vous pensez qu’il y a des recettes ? Commencez donc par vous plonger dans la contemplation d’une fresque de Mantegna, dans un ciel de Poussin, ou faites un tour à Barolo, Sienne ou Naples, n’importe où la mode prend des leçons de vie. Vous comprendrez que le plaisir esthétique ne saurait faire l’économie du spectre lumineux. Le noir n’est ni une couleur ni une non-couleur, c’est un cliché facile et une marque de paresse. Le noir est condamnable, je veux dire le noir employé seul et de manière inconsidérée, comme c’est le cas trop souvent. Nous n’avons pas tous vocation à jouer dans un film de Claude Sautet (ni d’Antonioni), nous ne servons pas tous des cafés place de la Sorbonne, et – je sais que je vais en décevoir plus d’un – nous ne pouvons pas tous être Marcello Mastrioanni. Sans compter que le noir est traditionnellement la couleur du deuil, et que, même en période de crise et de dépression caractérisée comme celle que nous vivons actuellement, on voit mal pourquoi on en revêtirait les habits dès lors qu’aucun événement tragique ne nous y oblige.

On entend quelquefois : « le noir va avec tout ». Rien n’est moins vrai. Le noir a naturellement tendance à absorber ce qui n’est pas lui. Il a besoin pour exister d’un contraste fort et interdit de fait toute tentative de mise en résonnance. Comme le remarque l’auteur d’un blog de mode masculine très populaire auprès des jeunes, « portez du noir avec d’autres couleurs pas assez sombres, et on ne voit plus que le vêtement noir qui jure dans la tenue ». Le noir avec du noir, pourquoi pas ? Un smoking noir ? Idéal. Le reste demande qu’on y réfléchisse à deux fois. Combien est commode par comparaison un gris anthracite, voire un gris moyen ! La palette des gris est quasiment inépuisable. Aucun emploi ne lui résiste. Brunello Cucinelli le sait bien, lui qui a construit une partie de son succès sur ce constat simplissime.

Deuxième point à retenir à propos du noir : s’il y a une couleur qui ne supporte pas la médiocrité, c’est bien celle-là. Elle ne pardonne littéralement aucun défaut. Or, ceux qui voient en elle le moyen d’échapper à la corvée de s’habiller, une dispense d’effort socialement encouragée (on achète deux ou trois costumes identiques, autant de chemises blanches qu’il y a de jours travaillés, et hop, le tour est joué) sont souvent les mêmes qui refusent de mettre le prix à un vêtement. Ils voulaient être discrets, ils ne font rien d’autre qu’attirer l’attention sur eux. La sagesse devrait les porter au contraire, sinon à bannir définitivement le noir, à accorder le plus grand soin au choix des matières et de la coupe. Un noir éteint, délavé ou lustré est rarement du meilleur effet. Quant à la coupe : pantalons et vestes trop larges sont un grand classique du costume noir. Ce qui m’amène tout naturellement à une troisième idée reçue : « le noir amincit ». Pourquoi, dans ce cas, ne pas s’habiller à sa taille ?

« Le noir amincit ». Est-ce bien sérieux ? Un bon tailleur peut vous faire perdre visuellement quelques kilos, mais une couleur ? N’est-il pas raisonnable de penser que, si l’on doit faire des choix, la coupe est ce qui compte le plus ? Et qu’un costume adapté à sa morphologie sera toujours plus seyant qu’un uniforme noir mal taillé ou trop grand ?

La seule pièce qui supporte le noir, c’est la cravate. A condition, bien sûr, de ne pas la marier avec un costume noir. Prenons exemple sur les Italiens. Ils ont inventé une technique imparable : 1/ pour ne pas commettre de faute de goût ; 2/ pour mettre en avant l’originalité de leurs vestes ; 3/ pour commettre éventuellement des fautes de goût, mais sciemment. Simon Crompton appelle cela l’Italian background. Il s’agit plus prosaïquement d’une base neutre, cravate noire (ou bleue) portée sur une chemise bleue (ou blanche), autorisant une multitude de combinaisons. Effet garanti.

En tout état de cause, rappelons que le choix d’un costume impose de tenir compte du contraste que présente le visage de chacun. Un fort contraste entre le teint et la couleur des cheveux appelle un fort contraste entre la chemise et la veste, qui aura pour effet d’éclairer le visage. A l’inverse, un visage peu contrasté s’accordera plus facilement avec des couleurs claires. Cette règle, universellement répandue, est encore loin d’être unanimement appliquée, et pourtant, regardez à nouveau la photo de Marcello Mastroianni. Pensez-vous que celui-ci la désavouerait ?

Le noir, couleur du chic postulé, du pouvoir et du sérieux

Audrey Hepburn, petite robe noirePour bien comprendre notre attachement coûte que coûte à la couleur noire, il convient de revenir en arrière et d’appréhender le rôle qu’elle joua dans la vie civile dès la fin du Moyen Age, et, surtout, à partir de la Réforme. Ce que Michel Pastoureau, historien médiéviste spécialisé dans l’histoire des couleurs, résume ainsi : « Parallèlement au noir des funérailles, il y a le noir de la tempérance, de l’humilité, de l’austérité, celui qui fut porté par les moines et imposé par la Réforme. Il s’est transformé en noir de l’autorité, celui des juges, des arbitres, etc. La Réforme déclare la guerre aux tons vifs et professe une éthique de l’austère et du sombre. Les grands réformateurs se font portraiturer vêtus de la couleur humble du pécheur. Le noir devient alors une couleur à la mode non seulement chez les ecclésiastiques, mais également chez les princes : Luther s’habille de noir ; Charles Quint aussi. » De Madrid à Anvers en passant par Venise, le noir devient un signe de distinction, il sert à marquer sa position sociale et sa richesse. Karen Van Godtsenhoven, commissaire de l’exposition « Noir. Noir magistral dans la mode et les costumes », va plus loin en soulignant, à l’époque moderne, la formidable ambivalence du noir, alternativement signe d’intellectualisme et de sensualité, postulation esthétique et morale. « Le noir est la couleur du chic, de la modernité, de la sobriété, de l’intellectualisme, du deuil, de la sensualité… Il s’agit d’une posture esthétique qui commande l’autorité, qui renvoie à l’idée du pouvoir, qui signale qu’on veut être pris au sérieux. » L’idée est simple, valable aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Pour un homme : « je m’habille en noir, donc je suis sérieux et digne de confiance ». Pour une femme : « je m’habille en noir, donc j’ai du pouvoir, et, accessoirement, je suis chic ». Disons-le : en tant que couleur du contrôle de soi, le noir est à la mode ce que l’or est à l’économie : une valeur-refuge, un moyen de thésauriser pouvoir et émotions.

Sans doute la couleur noire est-elle plus supportable sur une femme, non seulement à cause de la plus grande liberté accordée au choix des accessoires, non seulement parce qu’il souligne de manière graphique les courbes féminines, mais précisément pour la raison que je viens d’évoquer : le noir est historiquement la couleur du pouvoir et du sérieux détenus et incarnés par les hommes, le code à adopter pour s’égaler à eux. Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’il ait été adopté aussi bien par de grandes figures intellectuelles que par des vedettes de la chanson et de très nombreuses élégantes influencées par le cinéma. Notons que la « petite robe noire » existait bien avant l’avènement de mademoiselle Chanel. Le génie de Chanel est de s’en être attribué la paternité, et, plus encore que d’en avoir fait un must have, d’avoir réussi à en faire oublier l’origine : les centaines de milliers de deuils engendrés par la Grande Guerre. Les grandes marques de luxe ont bien compris l’intérêt qu’il y avait à valoriser ce « classique » (d’autant que l’heure serait à la New Modesty). Reste à espérer une chose : que les femmes au travail n’aient bientôt plus besoin de cette béquille pour faire valoir leur droit à l’égalité, et que les hommes songent enfin à exercer leur droit à l’élégance.

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4 Responses to Pour en finir avec la couleur noire

  1. Xavier dit :

    Il est vrai que le noir est très certainement la couleur la plus mal portée. Cependant, je pense qu’elle peut aisément conférer à la silhouette d’un homme naturellement grand et élancé, une stature supplémentaire, un air de grandeur qui fascine. Le port d’un vêtement noir peut aussi avoir une dimension philosophique. Chez Baudelaire notamment, pour qui l’habit noir représente le malaise d’une époque souffrante. Il ne s’agit pas pour autant de négliger les coupes, mais chez un homme d’une grande allure, habité par ce « je-ne-sais-quoi » cher à Gracián, cette couleur peut rapidement diffuser dans un ensemble naturel et harmonieux, une touche de sublime. L’accord du noir et du bordeaux est par exemple de toute beauté. L’association classique du noir et du blanc, redondante et trop facile certes, était pourtant très à la mode au dix-neuvième siècle chez beaucoup de gentleman (Quelques photographies de D’Annunzio en témoigne).

    Au vu de nombreuses tenues très ostentatoires et faussement élégantes d’une petite élite qui commence à instaurer une « mode de l’élégance », le noir pourrait symboliser un retour à l’essentiel, un stoïcisme vestimentaire qui ferait le plus grand bien à notre époque désespérément vulgaire et matérialiste.

  2. Pingback : La revue du web du mois d’avril – #6 | BonneGueule

  3. G. Bo. dit :

    Aaaaamen!
    Et bravo pour le clin d’œil à Pastoureau. Une vraie bible que ce Gentleman…

    G. Bo

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