Mr Smith, Tailored by Mr Smith

L’interview de Vincent Smith, modéliste, styliste, créateur, à découvrir d’urgence et en exclusivité sur MSS.

Mr Smith

Mr Smith, Tailored by Mr Smith : une marque, deux lignes, un homme, un projet

Milanese Special Selection – Vincent bonjour, je vous ai connu il y a quelque temps déjà par le biais d’Akim (High-Toned). Le monde n’étant pas très grand, il se trouve que je connais bien l’atelier italien qui réalise pour vous l’une des deux lignes que vous produisez. Vous avez une carrière atypique et très complète. Pourriez-vous nous parler de votre parcours avant Vincent Smith ?

Vincent Smith – Je travaille depuis 25 ans dans la mode. J’ai commencé en Angleterre. J’ai fait le London College of Fashion, où j’ai appris les bases du métier de tailleur. Je suis entré immédiatement après chez Uniform Clothing Company à Londres, un atelier qui faisait les vêtements pour les officiers. C’était très spécial. Les vêtements militaires, il n’y a pas de créativité, il n’y a pas de motivation, surtout pour un jeune. La rigueur est intéressante, mais une fois qu’on a habillé un régiment, on sait qu’on l’habillera toujours de la même manière. Je suis resté trois ans là-bas, c’est-à-dire suffisamment longtemps pour comprendre que je ne voulais pas travailler dans le militaire. Après, j’ai voyagé, je suis venu en France. Ma première collection m’a valu d’être accepté au premier Salon des Jeunes Créateurs à Hyères, où j’ai gagné le premier prix. Aussitôt, j’ai trouvé un financier, les Etablissements Certain, qui étaient à l’époque le plus ancien drapier de Paris, et nous avons ouvert une boutique rue Etienne Marcel, à côté de la place des Victoires. Mais il y avait une contrainte : je ne pouvais utiliser que six tissus différents. Mon rêve était d’entrer dans une maison de couture, ou mieux de créer une maison de couture pour l’homme. J’ai envoyé un projet à Pierre Bergé, qui a adoré l’idée mais ne voulait pas se lancer, et qui m’a conseillé de contacter Didier Grumbach, alors PDG de Thierry Mugler. Didier a trouvé le projet intéressant, il m’a proposé un poste de modéliste chez Thierry Mugler, où je suis resté trois ans.

Milanese Special Selection – Thierry Mugler qui était alors au faîte de sa gloire. Si je calcule bien, tout ça devait se passer en 1987-1988 ?

Vincent Smith – 1988. C’étaient les plus belles années. Nous avions les plus beaux défilés, les plus beaux mannequins. Thierry était un vrai bosseur, très intéressant, très exigeant. Si on n’était pas bon, on ne restait pas. Au bout de trois ans, j’avais bien compris le mode de fonctionnement d’une maison de couture, mais j’étais étiqueté modéliste. Pour revenir à mon premier métier, styliste, je savais que ce serait très difficile. Par ailleurs, je ne voulais pas être un styliste pur. Me contenter de dessiner ne m’intéressait pas. Ce que j’aime, c’est créer des vêtements. Je prends autant voire plus de plaisir à travailler sur une matière, sur un patronage, sur la construction, qu’à dessiner.

Milanese Special Selection – Selon vous, combien de stylistes ont la capacité de tout faire ?

Vincent Smith – Actuellement, je vois très peu de stylistes avec une connaissance complète du vêtement et une exigence « couture » tels que Cristóbal Balenciaga, Pierre Cardin, Yves-Sain-Laurent, Azzedine Alaïa, Emanuel Ungaro ou encore Karl Lagerfeld avec qui j’ai beaucoup appris. Quand je vois les jeunes stylistes en quatrième année à qui je donne des cours à la Chambre syndicale, croyez-moi, leur niveau de patronage, de compréhension, est très faible par rapport à leur niveau de création pure. Céline Toledano et Stéphane Vannier sont en train d’améliorer le niveau de la qualité technique, non sans mal. À Saint-Martin’s à Londres, ils ont le même souci. Les élèves n’ont pas de vraie vocation pour la construction. Par ailleurs, les écoles demandent trop de choses. Le cursus est tellement lourd, tellement resserré dans le temps, qu’ils ne peuvent rien approfondir. Or, si on ne sait pas interpréter la construction, le stylisme ne sert pas à grand-chose.

Milanese Special Selection – Quand avez-vous ouvert votre atelier, Workshop 108 ?

Vincent Smith – Workshop 108 est né à un moment où j’avais beaucoup tourné dans les maisons de couture. Les ambiances internes ne m’intéressaient plus. Je préférais être indépendant, garder deux trois-clients avec lesquels je pouvais m’amuser en tant que bureau d’études. J’ai installé l’atelier progressivement, après avoir regardé mon background, les vêtements que je faisais pour les très très grosses maisons. J’ai réalisé que je faisais un vrai travail de couture. Analyser le vêtement, le confort, intérieur, extérieur. Tailored by Mr Smith ne gagne quasiment pas d’argent, mais pour moi, c’est une obligation. On continue de former les gens, de faire quelque chose que quasiment personne ne fait, en termes de recherche de matières, de recherche de formes, de confort.

Milanese Special Selection – Votre travail est très moderne mais prend en compte le confort, ce qui est presque paradoxal aujourd’hui.

Vincent Smith – C’est très intemporel, en fait. Quand je crée un vêtement, je pars du principe que ça coûte tant. On peut le mettre dans un placard pendant deux-trois ans et le ressortir ensuite, avec le même sentiment de passe-partout. Intemporel et international : ni français, ni italien, ni anglais.

Milanese Special Selection – Deux éléments sont néanmoins parfaitement reconnaissables : le montage de l’épaule, en arrière, qui sert à dissimuler la couture, et la pince en travers.

Vincent Smith – Influence militaire. La pince sous le revers, dans l’alignement de la pince visible, dans l’alignement du buste. Dans le militaire, c’est toujours la même chose : il faut bien habiller le corps.

Milanese Special Selection – Pourquoi le marché japonais est-il votre marché d’élection ?

Vincent Smith – Le marché japonais est le seul qui comprend les valeurs que j’ai placées derrière le vêtement. À Paris, tout est fait à la main, comme en grande mesure. Les bas de manche ne sont pas réglés, c’est tout. On n’utilise même pas de Strobel pour piquer les revers. Un costume coûte 4000-4500 euros en boutique. Tout l’argent est dépensé dans la fabrication.

Milanese Special Selection – Vous vous positionnez sur le même segment que Brioni ?

Vincent Smith – Oui, la ligne Mr Smith est proche de Brioni, juste un peu plus audacieuse dans les choix de matières et les coupes. Brendan Mullane (qui est un ami personnel) est en train de faire un super bon boulot. Il est en train de rendre Brioni international en tuant le côté cent pour cent italien. Avant, les vêtements Brioni étaient tellement parfaits qu’ils étaient à la limite ennuyeux. Il n’y avait pas beaucoup d’âme. Brendan est en train d’apporter quelque chose de beaucoup plus intéressant ; c’est l’un des stylistes les plus doués aujourd’hui.

Milanese Special Selection – Que pensez-vous des grandes maisons italiennes ?

Vincent Smith – Je ne sais pas trop quoi vous dire. Il y a de grandes maisons italiennes comme Kiton ou Isaia, mais ils ont pris une tournure plutôt commerciale ces dix dernières années. Belvest et Cesare Attolini font toujours un magnifique travail. Vous savez, pour moi, les Français sont toujours les meilleurs. Les meilleures mains sont en France. Regardez Smalto sous l’ère de Francesco Smalto. La qualité du travail est restée. S’ils n’avaient pas été pollués par les licences, ils seraient restés la plus belle maison, plus belle que tout le reste. Aujourd’hui, je forme des apprentis avec l’aide d’anciens couturiers dans mon petit atelier parisien. Ils ont un travail dans la journée, un travail alimentaire, et ils viennent le soir. Il faut toujours donner leur chance à ceux qui aiment ce métier. Quand ils ne sont pas bons, ils ne sont pas bons, mais quand ils s’acharnent, on obtient d’excellents résultats. Je vais vous présenter un jeune garçon. Quand je l’ai connu, il ne savait pas se servir d’un dé à coudre. Trois ans plus tard, il est capable de réaliser un costume de A à Z. Un surdoué.

Milanese Special Selection – Vous allez me trouver obsessionnel. Qu’est-ce-qui différencie les Français des Italiens ?

Vincent Smith – Les Français, c’est le travail, les Italiens sont malins. Ils sont beaucoup plus efficaces, ils vont droit au but. Les Français sont des artistes, ils vont à l’art de la chose, comme pour le reste. La façon de faire est primordiale. La coupe française est l’une des deux que je préfère, avec la coupe espagnole, parce qu’elle repose sur une recherche d’harmonie avec le corps. Regardez Camps. La coupe anglaise est trop construite, la coupe italienne trop souple. Même au niveau des entoilages, les Français sont de loin les meilleurs. Ils trouvent toujours la juste mesure. Il est dommage qu’ils ne sachent pas promouvoir leur travail. Les Italiens sont toujours dans l’excès. Brioni est l’exception qui confirme la règle, mais quand on voit le reste… Remarquez, ce n’est pas plus confortable parce qu’il n’y a pas de structure. J’ai essayé de comprendre comment ils coupent. L’analyse du corps est faite bizarrement. C’est très mou. Eux, en revanche, sont très forts en matière de communication. Ça et Savile Row, c’est un coup de bluff formidable. Par ailleurs, je ne veux pas enfoncer le clou, mais il faut également parler des matières italiennes. Au toucher, c’est magnifique, c’est le rêve. Mais à travailler, et si l’on considère leur durée de vie, c’est trop fragile. Ils ont fait trop de traitements pour assouplir les tissus. Je n’utilise quasiment pas de tissus italiens, j’utilise soit du tissu japonais, soit du tissu anglais, tous les deux beaucoup plus robustes. Les gens veulent une matière qui se tienne. À Pitti, beaucoup de gens m’ont dit : vous avez les plus beaux vêtements. Cela étant, il faut expliquer. Les gens ne comprennent pas pourquoi j’ai créé Mr Smith et Tailored by Mr Smith. J’explique qu’il y a deux lignes de fabrication. Paradoxalement, la plus chère, Tailored by Mr Smith, fonctionne beaucoup mieux. Notre philosophie : trois pièces par modèle, c’est tout. Bientôt, j’espère, nous irons en boutique… et nous ferons du bespoke.

Tailored by Mr Smith : la galerie photos

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