La vigogne par Piacenza 1733

La vigogne, fibre la plus précieuse au monde

Le caviar a-t-il besoin de publicité ? La question se pose aussi pour la vigogne. Coqueluche des grands de ce monde, elle est l’apanage des (grands) tailleurs, qui seuls savent la travailler. Francesco Smalto en fut longtemps le spécialiste incontesté (à ce sujet, Stéphane, aux Batignolles, vendait il y a peu un sublime manteau Camps de Luca en vigogne noire, col et doublure en fourrure, le genre de pièce que l’on ne voit qu’une fois).

La vigogne désigne à la fois un petit animal sauvage de la famille des camélidés et la toison issue de cet animal. Une toison extrêmement précieuse, puisque la tonte, biennale, ne permet de recueillir que 150 grammes exploitables ; 150 grammes d’une fibre aussi longue que fine, aux propriétés thermiques sans équivalent.

Les vigognes vivent dans les Andes, à des altitudes élevées (entre 3500 et 4800 mètres), regroupées en petits troupeaux. Au temps des Incas, seuls les empereurs étaient habilités à porter de la vigogne. Encore le faisaient-ils souvent dans un but spécifique. Porté dans le cadre de cérémonies particulières, tel vêtement était ensuite offert à titre de distinction. Le soin que les Incas prenaient de ces animaux sauvages est d’ailleurs tout à fait révélateur de la place qu’ils leur accordaient. Capturés lors de battues (les chaccus) mobilisant des dizaines de milliers d’hommes, ceux-ci étaient relâchés après la tonte. Les Andes comptaient alors pas moins de deux millions de vigognes. Les Conquistadors espagnols n’eurent pas ces prévenances ; leur pratique effrénée de la chasse, imitée jusqu’à une période récente par les exploitants locaux, devait conduire à la quasi extinction de l’espèce (moins de 5000 individus au début des années 1950).

Face à l’ampleur du danger, le gouvernement péruvien décida d’interdire totalement le commerce puis la chasse de la vigogne, si bien qu’en dépit du braconnage, persistant, la population recommença à augmenter lentement. En 1987, à la conférence de Washington, il fut donc décidé de commercialiser à nouveau la toison d’animaux répartis en cinq zones, quatre au Pérou, une cinquième au Chili. On ne peut ignorer le rôle de Loro Piana dans cette relance contrôlée de l’exploitation (l’accord passé avec le président péruvien Alberto Fujimori étant à cet égard exemplaire d’une politique commerciale raisonnée et durable). On dénombre aujourd’hui environ 150 000 animaux (dont 70% localisés au Pérou), pour une production n’excédant pas quelques tonnes. Lorsqu’on sait combien il faut de fibre pour produire un métrage de veste ou de manteau, on comprend mieux pourquoi le luxe doit demeurer l’exception.

Piacenza 1733 : l’autre nom de la vigogne

La première rencontre de Carlo Piacenza avec le Pérou remonte à 1975. Il s’agissait alors pour le jeune homme (vingt ans) de visiter les éleveurs d’alpagas, ses fournisseurs. Depuis, le représentant de la neuvième génération à la tête de l’entreprise tricentenaire y revient régulièrement. Il a même laissé sur place une Moto Guzzi pour découvrir les régions du pays qu’il connaît moins. Son premier souci fut d’assurer aux éleveurs locaux (les vigognes vivent le plus souvent désormais en semi-liberté) une indépendance matérielle et une juste rétribution de leur travail. Son autre priorité fut de transférer à ces mêmes éleveurs les compétences de la maison en matière de fibres nobles, de manière à préserver les animaux le mieux possible.

Quant à la qualité des tissus, les images qui suivent parlent d’elles-mêmes. Il faut savoir que pour des raisons chimiques, il est très difficile de teinter la fibre de vigogne (toute agression se soldant par une perte de douceur et de brillance irrémédiable). Scabal, le premier, s’y est essayé – c’était en 2011 -, suivi par Dormeuil (dont la vigogne n’est pas tout à fait la même, puisqu’elle provient d’Argentine). Depuis plusieurs années, Piacenza 1733 a lui aussi beaucoup investi en ce sens. Le résultat est à la mesure de l’expérience accumulée par la firme de Pollone en matière de traitement des fibres naturelles. Les bleus sont superbes, les gris profonds, le rouge intense et surprenant. Autre prouesse de taille : l’introduction de motifs dans le tissage, véritable casse-tête à la fabrication.

Le prix de ces merveilles est à la mesure de l’effort. Mais n’est-il pas normal, par définition, que le vrai luxe ne puisse être étendu au plus grand nombre ? Apprenons à rêver, il en restera toujours quelque chose.

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