La couleur bleue

la couleur bleueLook good in blue

Le bleu, une couleur italienne ? Il semble à peine concevable de poser la question. Même si plusieurs marques transalpines (entre autres Uman) ont essayé récemment de se l’approprier, considérant qu’elle était apte, plus qu’une autre, à servir leur vision de l’élégance, la couleur bleue pèse moins en Italie que des couleurs traditionnellement associées à la terre, celles de la campagne toscane par exemple (ocres jaunes, terres d’ombre, terres rouges ou calcinées), à l’unisson des couleurs de Rome, « puissantes, lourdes, chargées » dont parlait avec tant d’enthousiasme et d’éloquence Valery Larbaud. Son histoire, intimement liée à celle de la France (et, dans une moindre mesure, à celles de l’Angleterre et de l’Allemagne), rappelle que le bleu est d’abord une couleur européenne. Les Japonais, par exemple, donnent la préférence au blanc – aux blancs, devrais-je dire, nommés du plus mat au plus brillant, du plus terne au plus lumineux. Pourtant, si l’unanimité actuelle autour de la couleur bleue s’inscrit dans un schéma historique continu, il est faux de penser que celle-ci ait régné sans interruption sur la civilisation occidentale depuis l’Antiquité. Au contraire, notre perception du bleu est redevable d’un faisceau d’événements congruents qui eux-mêmes n’auraient pas été possibles sans la révolution opérée par les maîtres-verriers au XIIe siècle. La prédominance du bleu dans le vêtement, aux côtés du noir, n’est que l’une des manifestations de ce lent mûrissement, œuvre du catholicisme romain autant que du protestantisme.

Les lignes qui suivent empruntent plus ou moins librement aux travaux de Michel Pastoureau, résumés dans son ouvrage désormais classique Bleu. Histoire d’une couleur, paru aux Editions du Seuil en 2000.

Bleu, de l’occultation à l’unanimité

L’histoire de la couleur bleue est d’abord celle d’une occultation qui s’étend de l’Antiquité romaine au haut Moyen Age et au-delà, période extrêmement longue au cours de laquelle le bleu, peu valorisé, peu valorisant, pour ainsi dire ne compte pas. Pour les Romains, on le sait, le bleu était avant tout la couleur des Barbares, Celtes et Germains, qui, à en croire Tacite, avaient coutume de se teindre le corps en bleu afin d’effrayer leurs adversaires. Dès cette époque et quasiment jusqu’au XIIe siècle, les codes de la vie sociale et religieuse sont réglés par trois couleurs de base : le blanc, le noir et le rouge. « Le noir, c’est le sombre, le rouge c’est le dense, tandis que le blanc est à la fois le contraire de l’un et de l’autre. » Les empereurs carolingiens ne changeront quasiment rien à ce modèle tripartite fonctionnant par paires d’opposés.
Utilisé comme couleur de fond dans les enluminures, où il sert à mettre en scène et en lumière les figures représentées, le bleu est absent de l’église et du culte chrétien jusqu’aux vitraux à fond bleu de la première moitié du XIIe siècle où il n’est plus opposé au vert comme par le passé, mais au rouge, et s’associe à l’expression de la lumière divine, anticipant ainsi la théologie de la lumière qui s’exprimera bientôt à travers l’église abbatiale de Saint-Denis reconstruite selon la volonté de l’abbé Suger. Désormais couleur des cieux, le bleu devient également couleur mariale. Grâce au développement du culte de la Vierge, le « bleu de Saint-Denis » s’exporte, devenant « bleu de Chartres » puis « bleu du Mans », avant de se diffuser plus largement grâce à l’art verrier. Alors que le rôle de la couleur bleue dans la création artistique se renforce, sa vogue dans le vêtement s’accentue, sa valeur économique décuple. Dès les années 1230, la guède fait l’objet d’une culture intensive pour satisfaire la demande des drapiers et des teinturiers. Déjà le bleu a envahi l’héraldique, les rois capétiens usent d’un écu « d’azur semé de fleurs de lys d’or ». Quant au roi Arthur, figure légendaire popularisée par Chrétien de Troyes dans la seconde partie du XIIe siècle, son écu est « d’azur à trois couronnes d’or ». Couleur divine, couleur mariale, couleur royale de plus en plus imitée, le bleu est fréquemment associé dans les textes littéraires aux idées de loyauté, de joie, d’amour et de paix.

A partir du milieu du XIIIe siècle, les tons rouges commencent à reculer au profit des tons bleus dans l’étoffe et le vêtement. Il n’en faut pas plus pour que le vieux système blanc/noir/rouge se fissure. Le besoin de classer, de classifier et de départager plus finement que par le passé un monde économiquement ouvert impose un élargissement et une réorganisation des couleurs de base, désormais au nombre de six. Le couple rouge/bleu passe au premier rang. Rien n’opposait jusque-là ces deux couleurs. Rival du noir, le bleu devient moral comme lui sous la double influence du vaste courant moralisateur qui traverse le Moyen Age finissant et de la Réforme protestante. A partir du milieu du XIVe siècle en effet, le noir est l’objet d’une promotion sans précédent. Il s’agit à la fois de mettre un frein au luxe ostentatoire et aux dépenses somptuaires, de ne pas laisser certaines catégories, les jeunes et les femmes notamment, plus sensibles à la nouveauté, s’éloigner de la tradition chrétienne (modestie et vertu), enfin d’instaurer une ségrégation immédiatement visible, chacun devant porter la couleur et le vêtement correspondant à son sexe, à son état, à sa dignité, à son rang, pour ne pas rompre un ordre voulu par Dieu. En Italie, « certains patriciens et marchands fortunés mais n’ayant pas encore atteint le sommet de l’échelle sociale se voient interdire l’usage des rouges trop fastueux (comme les célèbres écarlates de Venise, scarlatti veneziani di grana) ou des bleus trop intenses (dont les fameux bleus « paonacés » de Florence, panni paonacei).  » (p. 83) Le XVe siècle devient ainsi le siècle du noir et du gris (couleur de l’espérance), auquel s’attachent deux princes français, René d’Anjou et Charles d’Orléans, le poète. Parallèlement aux rois et aux princes, le noir habille désormais les religieux et les gens « de robe longue ». « La Réforme protestante voit dans ce noir la couleur la plus digne, la plus vertueuse, la plus chrétienne ; elle tend progressivement à y assimiler le bleu, couleur honnête, couleur tempérante, couleur du ciel et de l’esprit. » (p. 85) D’où un modèle des couleurs renouvelé : blanc, noir, gris, bleu, toutes couleurs morales ou « honnêtes ». En réalité, loin de bouleverser l’ordre ancien, la Réforme prolonge une idéologie plusieurs fois centenaire visant à faire de la couleur un objet vain et dangereux, tout entier du côté du luxe, de l’artifice et de l’illusion. N’oublions pas que le vêtement est lié à la Chute. Sa fonction est de rappeler à l’homme sa déchéance (en cela, rien n’est plus contraire à l’esprit chrétien que le mélange ou le bariolage). Sur le plan artistique et liturgique, la « réponse » de la Contre-Réforme sera éclatante. Elle n’a pas contenu, encore moins annulé la chromophobie protestante, laquelle se propage encore jusqu’à nous à travers mille et un objets du quotidien et presque autant de présupposés vestimentaires.

Dès le XVIe siècle, le rouge recule dans la vie de tous les jours des populations européennes, laissant la place au bleu. Il faudra attendre néanmoins Newton et sa fameuse expérience du prisme pour que l’ordre ancien se transforme. Une fois la lumière blanche décomposée, il n’y a plus aucune place en effet pour le blanc et le noir dans l’univers des couleurs. Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’en peinture, le coloris supplante le dessin : si la couleur se fait charnelle, elle seule réalise le projet du peintre. Avec la colorimétrie, la position centrale se déplace du rouge vers le bleu et le vert. L’invention de la gravure en couleur (sous Louis XV) vient couronner ces évolutions en réduisant l’univers des couleurs à trois couleurs de base (le rouge, le bleu et le jaune), ouvrant ainsi la voie à la théorie des couleurs.

Le triomphe du bleu au XVIIIe siècle n’aurait sans doute pas eu lieu sans l’usage inédit et généralisé d’un colorant naturel, l’indigo, longtemps frappé d’interdiction, et la découverte d’un nouveau colorant artificiel connu sous le nom de « bleu de Prusse ». L’autorisation de l’indigo en France (1737) et l’invention de « bleu de Berlin » (bleu de Prusse) font soudain du bleu, à partir des années 1740, une des couleurs les plus portées, avec le gris et le noir, en Allemagne, en Angleterre et en France. Deux œuvres majeures du romantisme allemand, Les Souffrances du jeune Werther, publié en 1774, Henri d’Ofterdingen (1802), vont par ailleurs le doter d’une dimension symbolique nouvelle. La liberté, le rêve, les lumières, le progrès ont désormais leur couleur, appelée à jouer un rôle considérable dans l’histoire politique contemporaine, en France surtout, où le bleu passe sans solution de continuité des armoiries royales à la cocarde et au drapeau tricolores. Le match, si match il y a, oppose d’ailleurs moins le bleu et le rouge, comme on pourrait s’y attendre, que le bleu et le blanc, couleur royale reprise par le courant monarchiste. Le bleu représente d’autant mieux la France moderne et contemporaine qu’à partir de 1848, il perd toute dimension révolutionnaire pour devenir la couleur des républicains modérés puis des centristes, avant d’être assimilé, sous la IIIe République, à la droite républicaine et conservatrice. Partagé par plusieurs pays d’Europe, pareil cheminement a de quoi laisser rêveur. Il démontre à quel point, contrairement à d’autres plus marquées, le bleu est une couleur fédératrice, rassurante. A partir des années 1920, le bleu marine envahit les villes, s’impose sur tous les uniformes, triomphe bientôt à travers l’adoption du blazer. Cette fois, le noir n’a pas disparu, il s’est simplement transformé en bleu, il a mué. D’autres pièces vont désormais continuer à assurer indirectement la promotion du bleu, au point d’en faire la couleur la plus portée en Europe et aux Etats-Unis : le caban, bien sûr, et le jean. Gageons que le costume lui rende bientôt ses lettres de noblesse.

« Ce mot jean correspond à la transcription phonétique du terme italo-anglais genoese, qui signifie tout simplement « de Gênes ». La toile de tente et de bâche dont se servait le jeune Levi Strauss appartenait en effet à une famille de tissus autrefois originaires de Gênes et de sa région ; faits d’abord d’un mélange de laine et de lin, plus tard de lin et de coton, ils servaient à fabriquer, depuis le XVIe siècle, des voiles de navire, des pantalons de marin, des toiles de tente et des bâches de toutes sortes.
A San Francisco, le pantalon Levi Strauss, par une sorte de métonymie, avait pris dès les années 1853-1855 le nom de son matériau : jean. Lorsqu’une dizaine d’années plus tard, ce matériau changea, le nom resta. Les jeans furent désormais taillés dans du denim et non plus dans de la toile de Gênes, mais leur nom ne fut pas changé pour autant. » (p. 145-146)

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