Aubercy 1935, Paris

Aubercy, Paris : des chaussures de qualité dont la qualité ne se dément pas

Pour ce premier article consacré à la maison Aubercy (pour une fois, le mot « maison » sera employé à bon escient), j’ai pris le parti d’occulter la grande mesure, pour ne parler « que » du prêt-à-porter et du Made-to-Order, afin de ne pas rajouter à la confusion d’une offre pléthorique partagée entre élégance classique et fantaisie débridée.

J’ignore pourquoi, Aubercy a longtemps pâti dans les rares médias spécialisés d’une forme d’ostracisme, pour ne pas dire de snobisme inversé. Alors que la marque Corthay accédait à une reconnaissance mondiale, servie en cela par quelques thuriféraires patentés, alors que la tribu Green s’étoffait au rythme du nombre de pages de Styleforum, alors que Carmina, lentement mais sûrement, se faisait connaître et reconnaître d’une poignée de curieux et de connaisseurs, Aubercy paraissait condamnée à une image contradictoire. Appréciée d’un petit nombre d’initiés formant le noyau dur d’une clientèle fidèle, elle paraissait négliger de promouvoir ses atouts – des atouts qui n’ont quasiment pas changé depuis sa création en 1935 – tandis que la presse, de son côté, feignait de ne pas les voir. D’où la question : et si Aubercy était la dernière marque française de chaussures de qualité ? La semaine dernière, je suis allé à la rencontre de Xavier Aubercy, qui a accepté de répondre à mes questions avec la franchise et la passion qui sont les siennes. De quoi jeter un regard neuf sur un métier en pleine transformation.

Aubercy 1935, Paris - derby une boucle, modèle TerrenceAubercy 1935, Paris - richelieu 5 oeillets, modèle TaylorAubercy 1935, Paris - richelieu, modèle Aura

Rencontre avec Xavier Aubercy

Laurent Le Cam, Milanese Special Selection – Comment les choses ont-elles commencé pour Aubercy ?

Xavier Aubercy – Par des rencontres, comme toujours en pareil cas. Celle de mon grand-père, André Aubercy, avec Arturo López (Arturo José López Willshaw), le millionnaire chilien, dandy connu du Tout-Paris, a été prépondérante. Les deux hommes avaient en commun le goût du beau. Mon grand-père lui montrait ses trouvailles : des Tuczek, des Cleverley, des Lobb, glanées au gré de ses voyages. Auvergnat d’origine, orphelin de naissance, il était monté à Paris pour se donner un destin et avait fait le Bataillon de Joinville. À ce titre, il donnait des cours de gymnastique à des particuliers qui allaient devenir par la suite ses premiers clients. Il était mû par le désir d’entreprendre. Lorsqu’il a rencontré ma grand-mère, Renée (qui, elle, travaillait déjà dans la chaussure, mais pour d’autres), il lui a très vite proposé d’ouvrir leur propre magasin, à contre-courant de la tendance. À l’époque, seul Weston proposait du prêt-à-chausser. Les gens allaient chez le bottier, qui ne coûtait pas très cher. Un marché s’esquissait à peine. Mon grand-père avait une idée très précise de ce qu’il voulait : les formes, le style, la construction… Il s’est donc mis en quête d’ateliers autour de Paris et a essayé de vendre une chaussure de grande qualité à un prix abordable. Il s’est installé rue Vivienne pour essayer de capter la clientèle de la Bourse. Le succès a été au rendez-vous.

Laurent Le Cam, Milanese Special Selection – Il a véritablement éclaté après la Guerre.

Xavier Aubercy – Au plus fort de l’activité, autrement dit dans les années 1960, nous vendions 13 000 paires de chaussures par an. Le samedi de Pâques, il y avait la queue sur le trottoir, nous devions distribuer des tickets et des boissons pour faire patienter les clients. Lesquels clients savaient qu’ils achetaient chez nous le meilleur rapport qualité-prix de la capitale. Un rapport qualité-prix qui perdure, même si le coût d’un beau soulier a considérablement augmenté.

Laurent Le Cam, Milanese Special Selection – Même si vous possédez depuis quelques années votre propre atelier de botterie, Aubercy n’a jamais cherché à être autre chose qu’une marque, c’est-à-dire, notamment, un donneur d’ordres. Comment a évolué la relation avec vos sous-traitants ?

Xavier Aubercy – Au milieu des années 1950, les ateliers parisiens ayant fermé, nous avons été contraints d’aller chercher un sous-traitant ailleurs. Mon grand-père considérant que les chaussures anglaises en prêt-à-chausser manquaient de raffinement, et que par ailleurs la taille des ateliers anglais ne servait pas aussi bien le travail artisanal qui avait été son point de départ, s’est tourné vers l’Italie où les problèmes étaient un peu différents (manque de solidité, imperméabilité douteuse, bref, ce qui faisait aussi la réputation de la chaussure italienne de ces années-là). Fort heureusement, il a réussi à travailler avec la Zénith, une « danseuse » qui coûtait tellement d’argent à son propriétaire que l’usine a fini par fermer. Ensuite, il est allé à Romans, puis à Parme où il a trouvé un excellent sous-traitant. La collaboration a duré vingt ans – là encore, jusqu’à la faillite : le propriétaire avait des ambitions démesurées pour sa propre marque. De là, nous avons rencontré notre sous-traitant actuel. Nous lui avons apporté des choses, le chaussant, les formes, il nous en apporté d’autres en retour. Puis nous avons commencé à réaliser des commandes spéciales. En 2004, nous avons fait une première incursion dans la grande mesure en engageant quelqu’un à demeure, mais l’expérience s’est révélée infructueuse et nous nous sommes résignés à fermer l’atelier cinq ans plus tard. Cet échec n’a pas entamé notre détermination. Je connaissais Yasuhiro Shiota depuis sept-huit ans. Comme la place était déjà pourvue à l’époque, il était parti travailler chez un confrère où il a appris beaucoup. Je suis très heureux du travail que nous accomplissons ensemble depuis deux ans. Les patronages sont beaux, les essayages donnent entière satisfaction. Nos efforts sont enfin pleinement récompensés. Par ailleurs, et ce toujours pour aller au bout de notre philosophie, nous avons transformé le magasin de la rue de Luynes en cordonnerie à l’ancienne, en collaboration avec notre cordonnier historique, François, qui, jusque-là, habitait Montpellier. Notre but était d’être autonomes et de faire les réparations que l’on voulait faire, au plus près possible de notre métier et de nos valeurs.

Laurent Le Cam, Milanese Special Selection – Compte tenu de l’esprit qui vous anime, pourquoi avez-vous choisi de vendre des chaussures de luxe cousues Blake ?

Xavier Aubercy – Jusque dans les années 1970, nous vendions 50% de Blake, 50% de Goodyear. Au fond, tout cela ne veut pas dire grand-chose. Pour moi, la construction d’une paire de chaussures n’est pas un gage de qualité. Il est possible de trouver des Goodyear à 40 euros la paire de chaussures, à 60 euros les deux paires. Un cousu norvégien qui ne peut être que cousu main, oui, d’accord, mais pour le reste, un Goodyear tel qu’il est pratiqué par 98% des marques à l’échelle mondiale, tel qu’il a été repris par un certain nombre de bottiers qui se sont discrédité en collant des murs de gravure en coton infâmes sur des murs eux-mêmes infâmes ne vaut pas mieux qu’un Blake. Par ailleurs, il faut mentionner une évolution du pied depuis une quinzaine d’années. L’arrivée de Tod’s et celle de Berluti dans mon domaine d’activité ont habitué les gens à porter des pantoufles de ville. De ce point de vue-là, le Blake présente un intérêt.

Laurent Le Cam, Milanese Special Selection – Donc ma question n’est pas paradoxale ? Mieux vaut un Blake monté main comme celui que vous proposez qu’un Goodyear cousu machine ?

Xavier Aubercy – Absolument. Dans la mesure où les cuirs de semelle sont les mêmes, les cuirs de tige aussi (seule change la première), dans la mesure où l’on conserve la même part de travail manuel, la durabilité est identique. Par ailleurs, pour aller au bout de votre question, le Blake se répare plus facilement qu’un Goodyear, parce que la réparation d’un Goodyear exige que le cordonnier repasse point par point dans la trépointe, ce que les cordonniers actuels ne prennent plus le temps de faire (or, généralement, les dégâts sont tels qu’au bout de deux ressemelages, la trépointe est à jeter), tandis que dans le cas d’un Blake, il suffit de changer la première et vous avez quasiment une chaussure neuve. Nous proposons aujourd’hui trois séries complètes de modèles Goodyear – mais attention, un Goodyear cousu main ! Si un client me commande un Lupin en Goodyear, cela ne pose aucun problème. Je remarque toutefois que, paradoxalement, les prophètes du Goodyear ne se ruent pas sur notre Goodyear fait main. D’ailleurs, lorsqu’un jeune client me demande un James, qui est un richelieu à bout droit perforé classique, et que je lui fais essayer les deux versions (995 euros contre 1270), neuf fois sur dix il choisit le Blake.

Aubercy 1935, Paris - richelieu modèle EllipseAubercy 1935, Paris, rue VivienneAubercy 1935, Paris - richelieu 5 oeillets, modèle SwannAubercy 1935, Paris - richelieu 5 oeillets, modèle BeckfordAubercy 1935, Paris - loafer à bout droit, modèle WinstonAubercy 1935, Paris, rue Vivienne - modèle BartholdAubercy 1935, Paris - bottines à boutons, modèle LawrenceAubercy 1935, Paris - mocassin à pompons, modèle Solal

La philosophie Aubercy

Le choix est au cœur de l’esprit Aubercy. Choix de rester indépendant et familial, malgré les sollicitations. Choix de maintenir une qualité de construction constante en demandant à son sous-traitant des détails que celui-ci se refuse à exécuter pour les autres et qu’il ne s’impose plus à lui-même. Choix de ne pas inonder le marché à l’étranger en acceptant des offres retail inconséquentes ou incongrues. Choix enfin d’offrir à ses clients la plus grande liberté de choix. Une liberté qui va bien au-delà du simple MTO puisque la maison ne rechigne pas à honorer des demandes précises, pour autant que celles-ci ne relèvent pas du pur caprice. Comme l’explique très bien le maître des lieux, « la plupart de nos clients présentent un profil atypique compte tenu du marché actuel. Ce ne sont pas des suiveurs, ils ont déjà derrière eux une expérience du luxe, de la chaussure et de la personnalisation. Quand ce n’est pas le cas, nous nous efforçons de leur donner des éléments de compréhension. Peu importe qu’ils achètent ou non. S’ils doivent revenir, ils reviendront (sachant que la fidélité est notre meilleure récompense). Ils doivent être capables de se forger leur propre avis en fonction de critères objectifs. »

Aubercy 1935, Paris - richelieu 5 oeillets, modèle Beckord

Même forme, même conception, même travail à la main : en haut, le prêt-à-chausser, en bas, les commandes spéciales.

Aubercy, bottier, 1935 - sneakers

Des sneakers Aubercy ? Quelle drôle d’idée ! Et pourtant ! Dessinées sur la base d’une chaussure de football vintage, elles sont construites selon les mêmes procédés et avec le même soin que les autres modèles de la gamme.

Aubercy 1935, Paris - richelieu 3 oeillets, modèle Swen

MTO, vraiment ? Ce modèle de richelieu 3 oeillets à médaillon perforé, baptisé « Swen », est né d’une commande particulière, avant d’intégrer la ligne « Mesure », autrement dit le Made-to-Order. Une belle façon d’inciter les clients à donner libre cours à leurs envies.

Aubercy 1935, Paris - mocassin Lupin

Le Lupin, mocassin incontournable. N’a-t-il pas un peu phagocyté le reste de la collection ? Décliné, comme ici, en version bicolore, il est surtout vendu dans des teintes classiques. Magnifique aussi en veau velours.

Aubercy, bottier, 1935, rue Vivienne

Classique with a twist, plus facile à porter que la bottine à boutons, et autorisant toutes sortes de combinaisons de couleurs et de cuirs.

Aubercy bottier, 1935

À bon entendeur, la maison Aubercy est une maison familiale.

Aubercy
34, rue Vivienne
75002 Paris
Tél. : 01 42 33 93 61
E-mail : contact@aubercy.com

Site : http://www.aubercy.com.

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